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Marko Turunen : la sculpturale bande dessinée de Marko Turunen

Comment es-tu venu à la bande dessinée ?

Avec les X-Men de John Byrne en 1983, qui a été publié comme une suite des Quatre Fantastiques. Ça m’a tellement inspiré que j’ai commencé à dessiner mes propres histoires de superhéros. Après le lycée, je suis allé à l'école d'art, où j'ai commencé à apprendre les Beaux-Arts. J'avais l'impression que la bande dessinée n'était pas vraiment un art, alors je me suis orienté vers la sculpture. Mais une fois mes études terminées, je n'avais pas d'argent pour louer un atelier ni pour le matériel ni pour les outils : je suis donc revenu à la bande dessinée, un art qui ne demandait pas d'investissement.

Comment tu écris ? Comment ce processus commence-t-il ? Qu'est-ce qui vient en premier ?

D'abord, il y a le sujet. Par exemple, pour  L'Homme de Kotola [Frmk, 2026], j'ai vécu cet événement il y a plusieurs années. C'est de là qu'est venue l'idée.

« Le résultat final ne correspond jamais à ce que j'avais prévu au départ. »
Puis, j'écris, ou plutôt je rassemble une énorme quantité de matériau : des mots, des formes, des ébauches, en grande partie inutilisables. Cela ressemble à la sculpture : quand on peint ou qu'on sculpte le bois, on part d'un énorme bloc que l'on taille peu à peu. Je commence alors à réduire cette masse de texte, à faire des choix, des coupes ; je modifie le morceau jusqu'à ce qu'il prenne une forme.
À ce stade, je peux dessiner une galerie de personnages. Pour Muista ilman meitti sinä et olis yhtää mitään [N’oublie pas que, sans moi, tu ne serais rien, 2025, non publié en français], j'ai ainsi dessiné 868 personnages (une sorte de casting), avant de choisir les bons pour chaque rôle. Ceux que je n'utilise pas peuvent resservir dans d'autres livres, si ça correspond.

«  Je dessine de façon désordonnée, une page ici, une autre là-bas »
Une fois le texte à peu près stabilisé, je commence à dessiner, mais jamais dans l'ordre chronologique de l'histoire. Je dessine de façon désordonnée, une page ici, une autre là-bas. Les personnages et le trait évoluent au fil du travail ; si je dessinais dans l'ordre, cette évolution se verrait trop et l'ensemble semblerait inabouti. En dessinant dans le désordre, elle est moins visible et le résultat final est plus homogène.

Le texte continue d'être retravaillé pendant que je dessine. J'ai souvent l'impression que quelque chose ne fonctionne pas et qu'il faut procéder autrement. Je veux que le processus reste vivant, qu'il continue à changer tout au long du travail, et cela se poursuit même après l'écriture proprement dite, par exemple lors des traductions, où le texte est encore retouché à chaque nouvelle langue. Le résultat final ne correspond jamais à ce que j'avais prévu au départ. J'essaie de faire chaque livre différemment du précédent, en changeant ma façon d'écrire, de peindre, ou d'autres aspects du travail, même si les changements sont parfois minimes.

Est-ce un travail que tu fais seul, ou avec d'autres ?

Seul. Tout le monde travaille seul, sur ce plan-là.

Quelles sont tes inspirations, les lectures qui t’ont marqué ?

Je ne peux pas dire que la littérature ait vraiment transformé mon écriture : mes connaissances dans ce domaine restent limitées. J'ai davantage lu quand j'étais plus jeune ; aujourd'hui, je n'ai plus le temps de lire autant que je le voudrais, car je m'occupe aussi d'autres formes d'art. De formation, je suis artiste visuel, et je puise assez largement dans l'art et la culture en général, beaucoup moins dans la musique.

Cela dit, la lecture reste un vrai plaisir. Ce que j'apprécie dans la littérature qui compte le plus pour moi, c'est qu'elle comporte plusieurs niveaux de profondeur, alors que d'autres lectures restent plus superficielles. J'aime la science-fiction depuis l'enfance.

Parmi les écrivains finlandais qui m'ont marqué : Jaakko Yli-Juonikas et Raija Siekkinen (elle habitait le même quartier que moi ; elle est morte dans un incendie). Il faut aussi citer Tove Jansson : Moomin : le papa et la mer est l'un de mes livres préférés. Je préfère d'ailleurs les romans consacrés aux Moomins aux bandes dessinées du même univers, car l'ensemble des romans forme un tout cohérent.

Aussi, Osamu Dazai, La Déchéance d'un homme (Éditions IMHO, 2024). J'ai aussi beaucoup aimé les trois livres de l'écrivain suédois Torgny Lindgren, Miel de Bourdon (Actes Sud, 1995), Fausses Nouvelles (Actes Sud, 2003) et La Bible de Gustave Doré (Actes Sud, 2008). Ce sont des œuvres indépendantes, mais qui appartiennent à un même univers – un peu comme une trilogie, sans en être vraiment une.

Pendant que je travaillais sur L'Homme de Kotola, j'ai lu Le Capital de Karl Marx. Ce fut une expérience marquante : je crois que c'est le livre le plus intéressant que j'aie jamais lu, autant par le fond que par la forme. Écrit cent cinquante ans plus tôt, il se lit presque comme de la littérature moderne. Un choix de lecture étrange, mais très émouvant.

C'est à cette même période que j'ai le plus lu, notamment Les Particules élémentaires de Houellebecq. J'étais jeune, je ne suis pas certain d'avoir tout compris, mais j'ai vraiment beaucoup aimé. Je devrais sans doute le relire. Plus jeune encore, Le Seigneur des guêpes d'Iain Banks (Fleuve noir, 2005) et Jag minns att jag drömde de Bo Carpelan [1979, non traduit en français, « Je me souviens d'avoir rêvé »] m'ont marqué.

Mes artistes de bande dessinée préférés sont sans doute Matti Hagelberg , Yuichi Yokoyama et Moebius. Parmi les dessinateurs qui comptent le plus pour moi figurent également Tove Jansson, Hayao Miyazaki, Aubrey Beardsley, Elina Merenmies, Ken Price et Jockum Nordström.

De formation, je suis artiste visuel, et les arts plastiques dans toutes leurs formes m'intéressent. Je citerai deux artistes récemment disparus : David Hockney et Harri Kalha. D'autres noms me viennent rapidement à l'esprit : l'artiste cubaine Belkis Ayón, Ismo Kajander et Anssi Kasitonni.

Les peintures africaines d'Akseli Gallen-Kallela m’ont marqué. Il a vécu un an ou deux en Afrique, où il a peint ces toiles avant de les mettre de côté. Je pense pourtant qu'il s'agit de son meilleur travail.

AKSELI GALLEN-KALLELA, "VAANIVA MAASAI"

AKSELI GALLEN-KALLELA, "VAANIVA MAASAI"

Tout comme l'œuvre tardive d'Henri Matisse, les papiers découpés (The Cut-Outs), période où il a cessé de peindre pour se consacrer au collage, ainsi que le travail du photographe finlandais Pekka Turunen, Contre le mur (Seinää vasten)

Je terminerai en citant Kari Leppänen, dont les bandes dessinées et illustrations de science-fiction – y compris des couvertures de livres – ont compté parmi mes préférées durant ma jeunesse, ainsi que l'art des églises médiévales finlandaises, l'architecture des églises brutalistes, et les vaivaisukot , ces statues de mendiants en bois que l'on trouve à l'entrée de certaines églises.

As-tu travaillé avec d'autres artistes ?

Oui : avec ma première femme, morte il y a vingt ans – nous travaillions ensemble. Avec ma seconde compagne aussi, j'ai réalisé quelque chose. Et avec un(e) ami(e) d'enfance, également décédé(e). Mais ce n'était pas toujours une bonne expérience, je ne suis pas très bon dans le travail à plusieurs. Il y a souvent des désaccords, alors que, seul, les choses se passent en général beaucoup plus facilement.
Je travaille aussi avec Frémok, l'éditeur français, qui a ses propres exigences quant à la fabrication des livres. Je dois alors m'adapter – un peu comme, pour Le Cheikh hyperactif, j'avais adapté les personnages féminins au goût de la personne réelle qui a inspiré le livre. Je veux que ce travail reste aussi une source de plaisir pour l'éditeur, qu'ils puissent réaliser les livres qu'ils souhaitent faire.

Est-ce de l'autofiction, ou est-ce que tout est inventé ?

Tous les personnages sont basés sur des personnes réelles, mais pas sur moi. J'interviewe une personne réelle ; c'est en général ainsi que naît un livre – je vis d'abord une expérience, et c'est elle qui donne naissance à l'idée.

Il y avait ainsi une personne réelle derrière Le Cheikh hyperactif – un homme assez singulier, pour qui deux choses comptaient dans la vie : l'alcool et les femmes. Il aimait les femmes aux seins généreux; alors, pour lui faire plaisir, car le livre est plutôt dur et ne donne pas une très bonne image de lui ni de sa vie, j'ai dessiné tous les personnages féminins ainsi.

Qu'a-t-il pensé du livre ?

Il n'a pas dit grand-chose, mais j'ai eu l'impression qu'il l'avait aimé.
« Seul, les choses se passent en général beaucoup plus facilement »
Je ne suis pas très intéressé par les gens en général – j'ai peu de centres d'intérêt, et le reste du monde m'importe assez peu. Par contre, je me concentre beaucoup sur ce qui m'intéresse : la culture, l'art, et les quelques personnes qui gravitent autour de moi dans ce milieu.

En dehors de la bande dessinée, que fais-tu ?

Des illustrations et de la photographie : j'ai publié un livre de photos sur mon chien. Je fais aussi de l'animation, des vidéos, notamment sur mon chien, et j'écris, sans images.

Je fais également un peu de sculpture, mais de façon modeste et rarement, et du collage. L'essentiel de mon temps est consacré aux bandes dessinées et aux illustrations. Un livre, c’est trois ou quatre ans.

Je commence un nouveau livre avant même d'avoir terminé le précédent, le travail ne s'arrête jamais. Quand un livre est achevé, c'est un peu comme un accouchement suivi d'une chute brutale – ce n'est pas très agréable. Il faut donc avoir déjà commencé le suivant pour que cette chute ne soit pas aussi profonde.

Souhaites-tu ajouter quelque chose pour les lecteurs français ?

Pas vraiment. Je peux répondre à des questions, mais me présenter autrement est difficile. Je ne veux pas être vu comme quelqu'un en particulier – je veux simplement être, marcher librement dans la rue. Je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit d'intéressant chez moi pour qui que ce soit d'autre que moi-même : je veux juste profiter de ma vie.

Mon travail, en revanche, est différent : je veux que mes œuvres soient vues, que les gens les trouvent, les lisent, et peut-être s'y intéressent. Les livres restent, pour moi, ce qui compte le plus.

Interview menée à Kotka en juillet 2026 en finnois, anglais, à Kotka et par e-mail.