Entretien : le chemin de Roope Eronen, entre univers enfantin et adulte

Échange avec Roope Eronen, le créateur des dragons qui jouent à Bureaux et Humains comme lui-même joue à Donjons et Dragons et Magic the Gathering. Actuellement, il est occupé à écrire en collaboration avec des enfants les histoires d’animaux dans l’après-vie (Kalmakumpu).
J’imagine que tu es toi-même joueur de Magic The Gathering et de jeu de rôles, comme Donjons et Dragons ?
Je joue surtout avec des amis. On a un groupe sympa, surtout des artistes et des musiciens. Quant à Magic old school, il y a une belle scène en Finlande. C’est un petit milieu où je croise des gens que je ne rencontrerais pas autrement, comme des psychiatres en milieu carcéral. C'est agréable de rencontrer des gens très différents.
Pourquoi cet écart de dix ans entre les deux tomes d'Offices & Humans ? Qu'est-ce qui t'a donné envie d'y revenir ?

Simplement parce que le livre fêtait ses dix ans, et j'ai proposé à l'éditeur finlandais Zum Teufel de le rééditer. Je voulais une édition reliée, plus grande. Les premières étaient petites, et j'avais beaucoup aimé la façon dont Misma avait fait l'édition française .
Zum Teufel a accepté de faire une belle édition pour les dix ans, mais m'a demandé quelques pages bonus. J'ai alors pensé faire un texte plus long, qui a fini par devenir un album entier autour des cartes Magic, puisque Magic the Gathering était à l'origine pensé pour se jouer entre deux parties de jeu de rôle, lors des conventions.

Dans l’édition finlandaise, cette histoire se trouve intercalée entre les autres, mais Misma l'a publiée comme une autre histoire, à la fin. Ensuite, l'envie de retrouver les dragons m'a repris : j'ai eu une idée pour une quatrième histoire, j'ai demandé une bourse que j'ai obtenue, et j'ai pu la réaliser.
Cette année, tu as aussi commencé à enseigner à Annantalo ?
Oui. C'est une école d'art pour enfants et adolescents, gérée par la ville, en plein centre de Helsinki. J'y suis une soirée par semaine ; une exposition de Kalmakumpu se tient d'ailleurs en ce moment dans le café du même bâtiment. J’enseigne la bande dessinée et je m'enseigne à moi-même en même temps : c'est toujours comme ça, ça fait du bien de revoir les bases. Je suis autodidacte, donc ça a été formateur pour moi d'apprendre à enseigner aux autres comment faire de la bande dessinée.
Quelle est ta formation ? Comment es-tu arrivé à la bande dessinée ?
Je fais de la bande dessinée depuis que je suis enfant. Mon premier dessin remonte à mes 5 ans ; vers 12 ans, j'ai commencé une sorte de feuilleton régulier avec un ami, et, à 15 ans, avec un autre ami, on a monté une vraie anthologie sérigraphiée – bien faite, avec un vrai travail d'édition, tirée entre 250 et 500 exemplaires, sérigraphiée et bien imprimée. On en a fait cinq numéros.
Ça a continué comme ça, et puis j'ai rencontré Tommi Musturi. J'avais un groupe de musique, et le frère aîné de mon chanteur traînait avec les gens de la bande dessinée réunis autour de l'anthologie Glömp. J'ai rencontré ces gens-là, et Tommi encourage toujours les nouveaux artistes. Il a commencé à m'inviter dans Glömp, à me faire des retours sympas sur mon travail. J'ai continué à faire de la bande dessinée, puis je suis entré dans le tout premier numéro de KutiKuti , et j'ai commencé à publier régulièrement dans cette revue – une nouvelle étape pour moi, l'occasion de chercher de nouvelles façons de faire. J'ai fini par réunir mes planches de KutiKuti en un livre, mon premier.
Je n'ai aucune formation. Il y a seulement quelques années, je me suis demandé pourquoi je n'étais pas allé en école d'art. Sans doute parce que j'étais déjà très occupé, au lycée, entre mes amis musiciens et mes amis dessinateurs, et que je pensais qu'il n'y avait rien à y apprendre pour moi.
Mais j'ai fini par réaliser que ça aurait été très amusant d'avoir accès à toutes ces ressources, à des gens inspirants. À l'époque, je voulais plutôt apprendre le cinéma, j'étais cinéphile. Je suis donc parti étudier les médias à l'université, tout en continuant à faire de l'art pendant mes études.
Quelles sont tes inspirations, en bande dessinée ou au cinéma ? Les références auxquelles tu reviens souvent ?
J'ai été très enthousiasmé par la scène de Glömp et tous les nouveaux artistes que j'y ai découverts. Il y a aussi eu Paper Rodeo, avec des artistes de Providence comme Matt Brinkman et C.F. Kites, très inspirants ; ils faisaient un fanzine assez proche de Kuti, qui a d'ailleurs été une inspiration pour ce dernier.
Et j'aimais aussi la bande dessinée d'Amanda Vähämäki , avec qui j'ai fini par fonder une famille – nous nous sommes séparés il y a environ sept ans. Son travail avait quelque chose de poétique et de mystérieux que j'aimais beaucoup.
J'ai été assez tôt frappé par l'idée que la bande dessinée pouvait ressembler à la poésie – comme des vers : on a une chose, puis une autre, elles interagissent, mais pas de façon linéaire ; elles ouvrent quelque chose, la suivante ouvre autre chose encore, et parfois elles se rejoignent, parfois non. J'aime cette idée d'ouverture.
J'ai aussi été marqué par le cinéma – beaucoup de films cultes, assez étranges. J'ai regardé énormément de films expérimentaux, et écouté beaucoup de musique expérimentale ; les frères Kuchar ont compté à un moment – une forme de hasard et de maladresse vient sans doute de là. J'ai aussi voulu voir toutes sortes de films de série B, notamment italiens, que j'apprécie beaucoup aujourd'hui : ils ont ce même sens du mystère, de l'ouverture, une approche poétique. Pendant mes études, j'ai eu un contact avec le cinéma expérimental, notamment le cinéaste autrichien Kurt Kren, dont les idées structurelles m'ont beaucoup plu – des expérimentations sur la forme, une pensée très riche.
As-tu fini par réaliser des films ?
J'aime le cadrage aléatoire en bande dessinée – je ne cherche pas à faire de belles compositions, avec quelque chose de « joliment placé » au milieu, comme quand les gens photographient une voiture bien cadrée, avec tout ce qu'il faut dedans, en coupant ce qu'il ne faut pas. Ce que j'aime, moi, c’est couper autrement – ça vient peut-être aussi des films de série B, où le cadrage n'est jamais parfait, où la caméra zoome parfois sur la mauvaise chose. Et pour la narration, je ne m'intéresse à aucune forme narrative classique, comme le voyage du héros – je pense qu'une histoire peut aller d'un endroit à un autre, simplement. J'aime ce genre de choses, et je pense qu'elles viennent surtout du cinéma. Mais aujourd'hui, Kalmakumpu est le projet sur lequel je travaille.





J'ai donc postulé sans savoir exactement quel projet j'allais faire – je ne voulais pas choisir trop vite. J'ai obtenu une bourse pour aller à la rencontre d'enfants, organiser des ateliers, et déterminer quel genre de bande dessinée serait le mieux. J'ai eu cette chance, et j'aime cette liberté ; je suis honnête, je travaille dur une fois que je sais quoi faire. J'ai donc commencé par organiser des ateliers dans une crèche et à Annantalo.
Quel âge avaient les enfants ?
Ces ateliers portaient-ils déjà sur la mort des animaux de compagnie ?
J'ai donc simplement été un professeur de bande dessinée qui n'expliquait pas trop comment faire – je leur ai enseigné quelques bases, comme jouer sur la taille des personnages, quelques astuces, puis j'ai regardé ce qu'ils faisaient, en les guidant un peu par la conversation. Beaucoup faisaient des bandes dessinées sur des thèmes macabres – la mort, le surnaturel, avec beaucoup d'animaux, et souvent avec un élément de malchance. C'est là que j'ai commencé à penser que ça pourrait être un décor de bande dessinée.
J'avais aussi cette envie de garder le projet interactif. Dans les ateliers, on commençait toujours par créer un personnage, le faire vivre – ça m'a donné l'idée que l'un des points d'interaction serait que les enfants créent eux-mêmes un personnage de la bande dessinée.
Comme le sujet était la mort, l'idée du cimetière m'est venue ; j'ai ensuite pensé qu'il pourrait y avoir des demandes d'inhumation pour les animaux défunts, et j'ai eu envie qu'il y ait de vrais animaux, continuant à « vivre » après la mort. Aujourd'hui, la plupart des personnages viennent des enfants ; j'ai fait une fiche de personnage qu'ils peuvent remplir.
Et ensuite, ils la remplissent et te l'envoient ?
Comme Mumsi ?
Tout ce que tu fais est toujours collaboratif d'une manière ou d'une autre et une grande partie de ton travail se déroule dans l'univers de l'enfance – même la musique (je pense à l’album The Inflatable World ).
Oui, toujours collaboratif. Ça part souvent d'un groupe de gens, puis je travaille seul pour produire quelque chose. Beaucoup de projets naissent en groupe.
Dans Caca Room (chez Misma, 2019) ou pour X-mas Surprise (Misma, 2015), il y avait déjà de l'interaction dedans, et chacun a sa propre histoire.
our Caca Room : on m'avait demandé de faire une bande dessinée de rue pour un journal étudiant. J'ai commencé une sorte de strip sur le caca, et, à chaque numéro, il y avait une sorte de making of du strip : l'idée d'une bande dessinée méta. Le public s'est en partie retourné contre le projet, le journal a changé de politique et a arrêté de payer les intervenants extérieurs, donc ils ont arrêté ma bande dessinée – les retours en colère se retrouvent d'ailleurs dans le livre lui-même, qui finit par intégrer cet épisode. C'est difficile de faire une bande dessinée sur le caca !

X-mas Surprise vient, lui, d'une anthologie : c'était mon vrai vœu de Noël d'enfant – je me souviens avoir souhaité une baguette magique, et des bonbons qui font se déshabiller les gens. J'ai commencé la bande dessinée avec ce postulat pour l'anthologie, puis j'ai pensé que ce serait bien d'en faire une histoire plus longue, et j'ai continué jusqu'à en faire tout un livre. C'est pareil pourOffices & Humans : c'était d'abord une simple page dans KutiKuti, et ça s'est transformé en quelque chose de plus grand. Quand je crée un nouveau monde, j'en deviens souvent assez épris, et une fois qu'il existe, c'est intéressant de voir où il mène.
Pour l’album de musique The Inflatable World c'est un peu la même chose. C'est venu du producteur, Spencer Clark. Ce n'était pas pensé au départ comme un univers destiné aux enfants, mais ça l'est devenu. La musique était menée par le producteur : il voulait produire un album, mais y intégrer ses propres visions. C'était un processus créatif assez étrange : il me disait « enregistre une chanson qui s'appelle comme ça », puis « dessine mes portraits, ça va être un truc gonflable, dessine des châteaux gonflables, puis enregistre un morceau improvisé » – c'était hebdomadaire, chaque semaine une nouvelle consigne. Il a fait le design à partir de mes dessins, et inventé les titres des chansons : un vrai projet collaboratif, mais avec sa vision de ma musique.