Les jeux de miroirs et d’échos de Petteri Tikkanen, grand chevalier du nord
Rencontre avec Petteri Tikkanen lors du festival de bande dessinée Kupli de Tampere. Connu en France pour Eero, Le Petit Cavalier (Requins marteaux, 2017), en Finlande, le grand artiste déploie aussi ses alter ego chevaleresques au cinéma et en musique.
Tu m’as dit qu’Eero avait d’abord été publié en Allemagne.
Les différentes parties ont d’abord paru séparément en finnois, mais l’édition intégrale est d’abord sortie en Allemagne, sous le titre Blitzkrieg der Liebe (« Blitzkrieg de l’amour »).
Et en français, comment est né le titre d’Eero, le Petit Cavalier ?
Je voulais un titre qui ne soit pas lié sur la guerre, mais qui reste reconnaissable pour le public français. J’ai pensé qu’Eero, le Petit Cavalier pouvait faire écho au Petit Prince. Selon moi, Eero appartient un peu à la même catégorie : il a lui-même une coupe de cheveux de chevalier, une coupe au bol.
Comment en es-tu venu à la bande dessinée ?
Il n’y avait pas d’autre option. Je lisais énormément de bandes dessinées, de tout. J’en avais des coupures aux mains. J’aimais le format, la façon dont on lit les images, comment elles racontent des histoires – je m’y plongeais complètement. Aucun autre média ne m’a autant inspiré.
J’ai créé mes propres dessins et bandes dessinées, et, avec les dessins, j’ai attiré l’attention de mes amis : ils venaient me voir et demandaient à en voir plus. J’ai commencé comme un conteur qui fournissait des images à ses camarades de classe – c’est comme ça que j’ai capté leur attention, et j’ai continué.
Au début, bien sûr, je copiais des personnages d’autres auteurs, mais mes parents m’ont dit : pourquoi tu ne crées pas tes propres personnages ? Je m’y suis tenu ; professionnellement, je n’ai jamais dessiné les personnages qui n’étaient pas les miens, je voulais juste raconter mes propres histoires.
D’abord j’ai fait des strips humoristiques, puis des bandes dessinées d’horreur. Tout cela n’était publié nulle part, je le faisais juste pour moi. Des strips humoristiques ont fini par être publiés dans le journal local, l’Iisalmen Sanomat, qui était aussi le guide télé local. Mes personnages actuels ne figurent pas dans ces strips, mais c’est mon point de départ : beaucoup de blagues à chute facile (puu-jalka-vitsejä, littéralement des blagues en « jambe de bois »), une façon très simple de construire un gag.
Plus tard, je suis parti étudier le design graphique à Lahti, en me disant que ça me permettrait de produire mes propres albums du début à la fin, ce que j’ai appris à faire pendant mes études. J’y ai réalisé des fanzines d’horreur qui ont attiré l’attention. J’étais très actif, je créais énormément.
J’ai créé mes propres dessins et bandes dessinées, et, avec les dessins, j’ai attiré l’attention de mes amis : ils venaient me voir et demandaient à en voir plus. J’ai commencé comme un conteur qui fournissait des images à ses camarades de classe – c’est comme ça que j’ai capté leur attention, et j’ai continué.
Au début, bien sûr, je copiais des personnages d’autres auteurs, mais mes parents m’ont dit : pourquoi tu ne crées pas tes propres personnages ? Je m’y suis tenu ; professionnellement, je n’ai jamais dessiné les personnages qui n’étaient pas les miens, je voulais juste raconter mes propres histoires.
D’abord j’ai fait des strips humoristiques, puis des bandes dessinées d’horreur. Tout cela n’était publié nulle part, je le faisais juste pour moi. Des strips humoristiques ont fini par être publiés dans le journal local, l’Iisalmen Sanomat, qui était aussi le guide télé local. Mes personnages actuels ne figurent pas dans ces strips, mais c’est mon point de départ : beaucoup de blagues à chute facile (puu-jalka-vitsejä, littéralement des blagues en « jambe de bois »), une façon très simple de construire un gag.
Plus tard, je suis parti étudier le design graphique à Lahti, en me disant que ça me permettrait de produire mes propres albums du début à la fin, ce que j’ai appris à faire pendant mes études. J’y ai réalisé des fanzines d’horreur qui ont attiré l’attention. J’étais très actif, je créais énormément.
« Il y a vingt ans, c’était plus simple : on faisait des illustrations qui rapportaient de l’argent, et de la bande dessinée qui n’en rapportait pas. »
J’ai gagné deux fois de suite le prix du festival de bande dessinée de Kemi (1997, 1998) – à l’époque, un événement important en Finlande et dans les pays nordiques. Après ces deux prix, j’ai décidé que ce serait ma voie : j’allais tenter une carrière d’auteur de bande dessinée. Et j’y suis toujours, maintenant à plus de 50 ans.
Est-ce que les choses ont beaucoup changé ?
Je pense, oui. Il y a vingt ans, c’était plus simple : on faisait des illustrations, qui rapportaient de l’argent, et de la bande dessinée, qui n’en rapportait pas. Aujourd’hui, les commandes d’illustration ont presque disparu. Ces dernières années, pour être honnête, ce sont les bourses qui m’ont permis de continuer à créer – des bourses de différentes sources ; je n’ai pas trouvé la pierre philosophale qui transforme la bande dessinée en or. J’enseigne un peu, ici et là – l’illustration, pas la bande dessinée à proprement parler.
Quand tu as une idée, comment te vient-elle ? Comme une histoire, une image, des mots
Je n’écris pas les histoires sur le papier dans l’ordre : je les écris dans ma tête. Puis je passe sur les points de départ, les points clés, le milieu de l’histoire – ce qui se passe, où ça va –, et je finis en général par dessiner d’abord les parties du milieu. Je fais surtout un premier travail au crayon, une structure, mais avant tout des images et des dialogues, pas vraiment de texte à part. Je ne pourrais pas tirer un roman de mes scénarios, ce sont des scénarios essentiellement visuels. Je suis donc plutôt un artiste visuel, un auteur de bande dessinée plutôt qu’un écrivain – mais j’ai des histoires que je veux raconter en images.
Pourquoi ce choix du format carré de tes livres ?
Black Peider est carré. J’aime le carré. En créant le premier livre, j’avais en tête plusieurs références : un ami avait fait les mémoires du groupe de rock finlandais 22-Pistepirkko, au format carré ; et le musée Kiasma avait publié des livres d’art carrés, façon beaux livres de table basse. Je me suis dit que Black Peider, mon alter ego, pourrait bien s’y intégrer – livre d’art, rock, histoire, mémoire.
J’avais déjà produit des planches de Black Peider en hauteur comme en largeur : le format carré permettait de tout faire tenir.
J’avais déjà produit des planches de Black Peider en hauteur comme en largeur : le format carré permettait de tout faire tenir.

Black Peider a aussi été décliné en film, non ?
Oui, un court-métrage sorti en 2022, tourné en 2021. J’ai coécrit le scénario et j’y jouais Black Peider ; Jukka Vidgren en était le réalisateur et coscénariste.
Tu mentionnais vouloir faire tes albums du début à la fin. C’est le même désir qui t’as poussé à décliner ton univers dans tous ces médiums – cinéma, musique, bande dessinée ?
J’aime l’idée que mon personnage – un superhéros pas franchement conventionnel, pataud, pas très rapide, mais qui a du cœur et veut aider le monde à sa façon – vient tout droit de mon enfance : petit garçon, je dessinais des superhéros, je rêvais peut-être d’être Hulk quand je manquais de force ; j’aimais vivre dans un monde imaginaire, et les superhéros étaient un exutoire à ma frustration. Dans le film, à travers le regard du réalisateur Jukka et notre scénario, on voit ce petit Petteri qui se transforme en Black Peider et cherche à obtenir l’attention de son père et de son grand-père, à franchir le fossé des générations – et il y arrive : à la fin, c’est le jeu, le jeu d’enfant, qui relie toutes les générations. Les plus âgés se souviennent qu’ils ont eux aussi été enfants, et forgent un lien à travers le jeu.

Illustration extraite d’une vidéo de Sarjakuva TV
Le jeu, dans son ensemble, est très important dans mon art : on peut jouer avec les choses, et on peut créer ses propres mondes, c’est à vous de choisir.
« Le masque aide à être plus vrai avec soi-même. »
Je le joue aussi comme un personnage de scène : je m’habille en Black Peider, c’est mon avatar, et sur scène je prends le nom d’Alder Eggo. Je monte quinze ou trente minutes et je domine la scène, je joue de la guitare et je chante – je suis musicien. Aujourd’hui, surtout, je chante ; j’ai un claviériste, Jukka Nissinen, on forme un duo. C’est une forme d’expression de moi-même : je pourrais enlever le spandex et le masque, mais ce ne serait pas pareil, cette version me procure un supplément d’énergie que je ne retrouve pas sur la page. Black Peider est réservé à ça : je peux hurler, évacuer ma frustration à travers un chant assez brutal. En finnois, varoventtiili : la soupape de sécurité, comme une chaudière qui devient trop pleine, on relâche la pression. Je le sens, quand les choses débordent et que quelque chose se brise, les gens commencent à rire. Même si c’est une performance, c’est une expérience qu’on partage, au même endroit, au même moment.
Le masque aide à être plus vrai avec soi-même. Je recommande à tout le monde d’essayer, ne serait-ce qu’une fois, de mettre un masque – un masque physique – et de voir ce qu’on choisirait de dire à travers lui. C’est rafraîchissant, mais toujours vrai. J’ai aussi appris ça de ma mère : se moquer de soi-même avant que quelqu’un d’autre ne le fasse – les autres ne vous prennent pas trop au sérieux, ou alors ça brise la glace. Je fais la même chose avec mes personnages, pour installer une ambiance.
Le masque aide à être plus vrai avec soi-même. Je recommande à tout le monde d’essayer, ne serait-ce qu’une fois, de mettre un masque – un masque physique – et de voir ce qu’on choisirait de dire à travers lui. C’est rafraîchissant, mais toujours vrai. J’ai aussi appris ça de ma mère : se moquer de soi-même avant que quelqu’un d’autre ne le fasse – les autres ne vous prennent pas trop au sérieux, ou alors ça brise la glace. Je fais la même chose avec mes personnages, pour installer une ambiance.
Est-ce une forme d’évasion
Oui, on pourrait dire ça. J’ai grandi avec un père alcoolique : parfois de bonne humeur, puis il partait boire pendant une semaine et il était de mauvaise humeur, et on s’arrangeait comme on pouvait. Mais c’était aussi quelqu’un qu’on écoutait quand il parlait ; quand il criait, tout se figeait – un art de la rhétorique à l’ancienne, il était convaincant. J’ai retenu quelque chose de ces moments, et je l’ai transposé dans mon personnage Black Peider : lui aussi est direct, viril, et quand il ouvre la bouche, les gens l’écoutent, même s’il n’est pas le plus grand des héros. J’utilise ces outils que mon père m’a transmis, que je n’ai pas forcément aimés – et que je n’aime toujours pas aujourd’hui –, mais je m’en sers pour construire mon personnage.
« J'essaie d’être honnête dans l’écriture de mes histoires. »
J’essaie d’être honnête quand j’en parle, et honnête dans l’écriture de mes histoires. Ma mère était coiffeuse, mais elle écrivait aussi des pièces de théâtre amateur, et jouait dedans. Mon père était plutôt un ouvrier porté sur la boisson, pour le dire avec des stéréotypes. La plus belle chose qu’il ait dite à ma mère, c’est que si elle écrivait un jour sur lui, sur leur mariage, elle devait tout écrire tel que ça s’était passé – un vrai testament, en quelque sorte : je n’ai pas à me sentir coupable si je parle de lui dans mes bandes dessinées. Ça m’a libéré, et ça m’a donné la liberté de raconter les histoires que j’ai racontées dans la série Eero.

Pour la partie du grand-père, en revanche, j’ai été très prudent, parce que ce n’est pas mon histoire ; mais une grande partie de ce que j’ai raconté à son sujet est véridique. J’ai dû trouver un équilibre entre ce que je voulais donner aux lecteurs et la façon dont mes proches le recevraient.
On revient donc à la question de l’autofiction : c’est bien ce dont il s’agit ?
Je pense qu’Eero est plein d’autofiction. Je dis souvent que c’est à moitié vrai, à moitié inventé – et en général, ce sont les parties les plus ennuyeuses de l’histoire qui sont inventées, parce qu’il faut bien relier entre elles les parties les plus intéressantes, alors je dois étirer mon imagination.
Dans le dernier album de Kanerva (Requins marteaux, 2016), j’essaie à nouveau de retrouver cette enfance dorée, pleine de jeu et de soleil : nous avions une petite forêt et des terrains de sport près de chez nous, et beaucoup de ces éléments se retrouvent dans mes décors et dans le monde que je crée. On peut appeler ça de l’autofiction aussi. Mais j’essaie de faire de Kanerva un personnage encore petit, et Eero un petit garçon sur le terrain de jeu, pour leur donner l’occasion de profiter de ces jours dorés de l’enfance, et de faire des choses que je n’aurais peut-être pas osé faire moi-même – mes personnages, eux, le peuvent.
Dans le dernier album de Kanerva (Requins marteaux, 2016), j’essaie à nouveau de retrouver cette enfance dorée, pleine de jeu et de soleil : nous avions une petite forêt et des terrains de sport près de chez nous, et beaucoup de ces éléments se retrouvent dans mes décors et dans le monde que je crée. On peut appeler ça de l’autofiction aussi. Mais j’essaie de faire de Kanerva un personnage encore petit, et Eero un petit garçon sur le terrain de jeu, pour leur donner l’occasion de profiter de ces jours dorés de l’enfance, et de faire des choses que je n’aurais peut-être pas osé faire moi-même – mes personnages, eux, le peuvent.
Tu réécris donc ton enfance ?
Par petits bouts, oui. Dans le dernier Kanerva, il y a cette carrière de sable, le hiekkakuoppa – un terrain creusé dans le sol, une grande cuvette de sable, comme il y en a partout dans le monde, le Colisée du pauvre. J’y ai joué toute mon enfance, à sauter dans le sable, à y descendre à vélo – tout ça vient directement de mon enfance, même si on peut le lire comme une fiction. Mais j’essaie toujours de créer des histoires universelles.
Dans les histoires de Kanerva, elle reste une petite fille, mais dans la série Eero, les personnages grandissent, album après album, ils mûrissent. Je ne sais pas encore combien de temps je vais les suivre ni si je veux qu’ils suivent exactement ma propre histoire – rien n’est terminé, j’y ajoute régulièrement.
Le premier tome d’Eero paru en France regroupe quatre albums, et raconte l’histoire d’Eero depuis l’enfance jusqu’à son départ pour une autre ville, pour ses études – une première section. La deuxième sera peut-être celle où il s’ennuie pendant ses études, où son père sombre encore plus dans l’alcool et meurt ; le grand-père aussi disparaît, dans ces quatre albums. Après cela, je pourrais continuer, donner un avenir à Eero, mais je ne suis pas sûr.
La série Kanerva, elle, est clairement une trilogie : Kanerva et la maudite mouette est la plus ancienne, puis vient Kanerva et le Cosplay, qui vient de sortir, et enfin Kanerva et le grand brochet, le dernier tome. Black Peider, lui, est un univers à part – sauf dans le film, où le monde de Black Peider et celui d’Eero se mélangent, comme un univers cinématographique qui les réunit.
Dans les histoires de Kanerva, elle reste une petite fille, mais dans la série Eero, les personnages grandissent, album après album, ils mûrissent. Je ne sais pas encore combien de temps je vais les suivre ni si je veux qu’ils suivent exactement ma propre histoire – rien n’est terminé, j’y ajoute régulièrement.
Le premier tome d’Eero paru en France regroupe quatre albums, et raconte l’histoire d’Eero depuis l’enfance jusqu’à son départ pour une autre ville, pour ses études – une première section. La deuxième sera peut-être celle où il s’ennuie pendant ses études, où son père sombre encore plus dans l’alcool et meurt ; le grand-père aussi disparaît, dans ces quatre albums. Après cela, je pourrais continuer, donner un avenir à Eero, mais je ne suis pas sûr.
La série Kanerva, elle, est clairement une trilogie : Kanerva et la maudite mouette est la plus ancienne, puis vient Kanerva et le Cosplay, qui vient de sortir, et enfin Kanerva et le grand brochet, le dernier tome. Black Peider, lui, est un univers à part – sauf dans le film, où le monde de Black Peider et celui d’Eero se mélangent, comme un univers cinématographique qui les réunit.